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Jacques
Derrida est mort au début de cet automne. Philosophe
éclairé de notre temps, il professait en France, et dans
plusieurs universités américaines. S’inspirant de
Heidegger, mais plus avant de Nietzsche, il fut le
fondateur d’un courant de pensée qui tentait de dénoncer
les illusions d’une société sûre d’elle-même en
développant le concept de déconstruction. Il s’agit là
d’une démarche particulière destinée avant tout à cerner
et démanteler les fondements erronés des acquis de la
modernité. Il n’aimait rien tant que déranger
l’aveuglante clarté de nos certitudes. Cette approche
particulière interpelle au plus haut point les médecins,
souvent sûrs de leurs savoirs et, plus grave, de la
pratique qu’ils exercent et qui s’en inspire. Rien n’est
plus dangereux, il est vrai, que la certitude. Pour
Nietzsche, encore, cette dernière est la pire ennemi de
la vérité, plus que le mensonge. En thérapeutique plus
qu’ailleurs l’ignorance est condamnable, mais la
certitude est terrifiante, de par la perversité qu’elle
induit dans le raisonnement. C’est pour lutter contre
cette errance qu’est née l’« Evidence Based Medicine »
ou médecine par les preuves. Ne tenons jamais pour
acquis ce qui n’a pas été prouvé. La tentation du dogme
est particulièrement rassurante pour les médecins de
l’urgence, qui ont besoin de se protéger par des
certitudes. Mais de notre capacité à nous remettre en
question dépend la qualité de notre question.
Soigner, c’est partager
Derrida allait plus loin. Sa façon même de fustiger la
tolérance bien pensante, toujours teintée d’une forme
d’intolérance sournoise sous tendue d’un sentiment de
supériorité, lui aussi bardé de certitudes. A la notion
de tolérance, il préférait la notion d’« hospitalité »
(terme médical s’il en est), prônant un accueil à
l’autre sans idée préconçue. L’ouverture de l’esprit ne
se conçoit pas sans vraie modestie, et le partage ne
s’accommode pas des calculs.
La démocratie est vertu souvent
revendiquée par ceux qui ne la pratiquent pas
Il existe plusieurs étages dans l’idéal démocratique.
Celui primaire de ceux pour qui il ne saurait exister
qu’une seule conception du bien, la leur. Cet idéal
démocratique réducteur génère des effets tragiques
lorsqu’il est professé par ceux qui dirigent la nation
la plus puissante du monde. Il ne saurait en être
autrement. La raison du plus fort est avant tout une
faiblesse. La linéarité basique de certaines pensées est
grotesque, mais surtout atterrante. Le grand mystère
réside alors dans le pourquoi du succès qu’ont auprès du
plus grand nombre les formes étroites de pensée. Ne
faisons pas l’erreur de croire que cela est corrélé à un
bas niveau d’éducation. La tentation du populisme est
grande, mais fausse. Les dirigeants politiques
américains ayant décidé de lancer un conflit concernant
toute la planète ont tous eu un cursus, peut être pas
brillant, mais universitaire, tout comme les fanatiques
qui ont jeté leurs avions sur des tours innocentes. Mais
au moins ceux-ci ne se prévalaient pas de la démocratie.
L’autre étage est celui construit par les philosophes du
siècle des Lumières qui avançaient courageusement la
pluralité des notions du bien. « J’ai mes croyances, mes
certitudes, mais je respecte les tiennes. Ton Dieu, vaut
bien le mien, s’il professe le respect d’autrui ». La
démocratie peut elle se satisfaire de cette profession
de foi ? Sûrement pas, si chacun garde au fond de soi un
sentiment de supériorité. La démocratie est alors «
concédée » et non partagée. Il faut aller plus loin, et
franchir encore un étage. La démocratie ne saura devenir
universelle et donc vraiment idéale que si elle intègre
la notion d’égalité. Nous avons su écrire « Les hommes
naissent égaux en droit ». Il est impératif de rajouter
« et le restent ». Tout autre système politique n’est
qu’une mauvaise et funeste aventure. Mais au fait, notre
devoir premier de médecin n’est-il pas de défendre cet
idéal ? Nous sommes des hommes voués au bien public.
Relisons notre serment d’Hippocrate. Il nous engage sur
le chemin de l’humilité et du respect. Notre déontologie
est déjà une expression aboutie de la démocratie. Par
ailleurs, le savoir médical nécessite, pour être
intelligemment acquis, raison et esprit, deux qualités
prônées encore par Derrida pour s’ouvrir à autrui et
créer lien.
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