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Dans un article paru le 10 mars dans le journal «l’Opinion», intitulé : «Marche
contre le cancer demain 11 mars», Anwar Cherkaoui, médecin de formation, a écrit
: «L’ignorance et l’analphabétisme au Maroc, tuent plus que le cancer». C’est le
premier constat scientifique qui ressort de l’étude qualitative et quantitative
sur les connaissances, les perceptions et les attitudes à l’égard du cancer,
commanditée par l’Association Lalla Salma de lutte contre le cancer, dont les
premiers résultats ont été exposés à la presse, mardi 7 mars 2006 à Casablanca.
Je suppose qu’il veut dire que ce n’est pas tant la maladie cancéreuse qui tue,
mais, les comportements des gens face à cette maladie. Cette affirmation
n’étonnera personne, étant donnée la forte pénétration de l’analphabétisme, et
de l’ignorance dans notre pays.
Mais, l’auteur de l’article, ne s’arrête pas seulement sur l’ignorance de la
population, il affirme que «Le médecin, particulièrement le généraliste, est un
complice de l’ignorance pour la détection des cancers à des stades très tardifs,
souvent très mutilants ou aboutissant à la mort dans des tableaux de souffrance
atroce».
Je me demande si l’auteur réalise vraiment ce qu’il dit. Car, la phrase laisse
croire que le généraliste est soit un inconscient, soit un incompétent. Et dans
tous les cas, il a une attitude «criminelle» puisqu’il est complice de
«l’ignorance et de l’analphabétisme» dans la mort des gens. «tahet essam’aâ,
all’kou l’hajjam» comme dit un proverbe de chez nous.
Puisque l’auteur rapporte une étude, il aurait été plus logique et plus
pertinent qu’il donne les chiffres en sa possession. Autrement, son affirmation
devient une accusation gratuite pour la moitié des médecins en exercice au
Maroc.
Il dit plus loin : «La convergence des compétences, chacun dans son domaine de
compétence, l’analyse critique de cette étude, notamment l’adoption d’une
stratégie de formation continue des médecins généralistes, pour un diagnostic
précoce et pour un suivi judicieux de la maladie cancéreuse. Puis, l’inclusion
des vraies attentes des spécialistes des médias, pour qu’ils interviennent comme
acteurs de prévention non pas tout simplement des exécutants en bout de chaîne,
par la publication de textes formatés».
Je ne m’étendrai pas sur le caractère compliqué de cette phrase qui ne facilite
pas sa compréhension, mais, je m’arrêterai sur la «stratégie de formation
continue des médecins généralistes». Je ne vois aucun inconvénient à ce que l’on
encourage TOUS les médecins à suivre une formation continue, ni à ce que des
programmes nationaux de lutte contre les maladies impliquent dans leurs
stratégies des plans pour la formation ciblée des médecins dans des domaines
précis. Mais, l’article semble présenter la problématique du cancer comme étant
une simple affaire d’ignorance de la population, compliquée d’une «complicité du
médecin généraliste».
Le généraliste, cher confrère, gère la misère quotidienne de la population, et
notamment la plus démunie. C’est lui qu’elle trouve dans les centres de santé,
dans les services des urgences, et dans les quartiers et douars les plus reculés
du pays. «Ouj’hou len’nar, ou dah’rou lel’aâr» comme dirait mon ami Le Docteur
Belghiti à propos de «mâallem farnatchi» dans les quartiers reculés de nos
médinas.
Oui, cher confrère, le généraliste est effectivement confronté à l’ignorance et
à l’analphabétisme à longueur de journée, mais aussi à la misère matérielle et
morale de la population. L’ignorance est un handicap réel, mais, elle n’est pas
le seul handicap de la population, bien qu’elle joue un rôle déterminant dans
les retards de consultation et de prise en charge.
Le cancer non dépisté à temps, au même titre que le chômage des jeunes diplômés,
ou encore la criminalité, ou les fins malheureuses en Méditerranée, est avant
tout un indicateur de notre sous développement. L’ignorance dont vous parlez est
très souvent couplée au manque de moyens, et à l’absence de couverture sociale
de la population.
Et quand vous dites que le généraliste est complice de cette ignorance, et qu’il
a juste besoin de «formation continue», vous l’accusez tout simplement
d’incompétence.
C’est un constat très grave puisqu’il met directement en jeu l’État Marocain qui
aurait mal formé ses médecins, et les a «lâchés» dans la nature.
Je n’ai pas eu l’occasion de lire l’étude commanditée par la fondation Lalla
Salma, mais, l’article en question prétend rapporter ses conclusions. Or, ce
sont surtout les commentaires qui sont restés. Il aurait été judicieux de donner
les chiffres et les commentaires de l’étude et de laisser les gens juger.
Les observateurs avertis savent que la prévention à grande échelle, la seule qui
puisse influer sur les chiffres qui semblent tant scandaliser mon confrère
auteur de l’article, n’est pas une affaire entre individus malades et individus
soignants. C’est une affaire de politique sanitaire, ce qui sous entend des
programmes ficelés, avec des objectifs précis, des stratégies de communication,
la facilité d’accès aux moyens diagnostiques, des formations ciblées du
personnel, et surtout la possibilité de prise en charge rapide des malades
dépistés. Dans les pays développés, quand le patient arrive chez le médecin, il
est déjà sensibilisé, ce qui facilite grandement la tâche de ce dernier. Leurs
programmes s’adressent directement à la population concernée, telles les femmes
de plus de 40 ans qui reçoivent chez elles l’invitation pour une mammographie
gratuite, en plus des visites systématiques remboursées intégralement par
l’assurance maladie. Je ne prétends pas que les médecins généralistes marocains
n’ont rien à se reprocher. Il y a certainement des situations où la
responsabilité du médecin peut être clairement établie, mais de là à en faire
une règle générale, en occultant les vraies raisons, c’est faire preuve
d’hostilité gratuite.
Quand on sait que la majorité de nos patients ne consultent que pour des
problèmes aigus, on devine clairement qu’ils ne cherchent que des solutions à
l’emporte pièce pour leur problèmes du moment. Ces consultations sont souvent
les seules occasions pour nous de faire du dépistage. Et je pense que la
majorité de mes confrères font ce qu’ils peuvent pour faire du «dépistage» dans
ces conditions là, notamment pour les cancers dépistables cliniquement, à savoir
le cancer du sein, du col, et de la prostate. J’aurais aimé que l’auteur nous
donne le pourcentage de patientes qui acceptent de faire un frottis
cervico-vaginal (240DH), ou une mammographie (600 à 800DH) quand elles n’ont
aucun signe inquiétant sur le nombre total d’examens prescrits.
Pour les autres cancers, le dépistage est plus problématique, sauf peut-être
pour le cancer du colon où certains pays ont instauré la recherche de sang dans
les selles de façon systématique. Je mets «dépistage» entre guillemets car, un
cancer du sein ou de la prostate palpable cliniquement est déjà très avancé, et
on n’est plus dans le dépistage, mais dans le diagnostic positif, avec tout ce
que cela suppose comme dépenses, et comme souffrances pour le patient et sa
famille.
Le dépistage, le vrai, comme vous le savez certainement, cher confrère, se
propose de dépister les cancers infra cliniques, les seuls à même de guérir
complètement. Mais, ce dépistage demande des moyens car il fait appel à des
examens para cliniques coûteux.
Les «cancers à des stades très tardifs, souvent très mutilants ou aboutissant à
la mort dans des tableaux de souffrance atroce» tels que décrits dans l’article,
sont effectivement des drames personnels et familiaux. Les gens meurent chez
eux, et c’est la famille qui se charge de leurs soins, et de «leur souffrance
atroce» qu’elle partage. Qu’est ce que cela coûte à l’État, et aux organismes de
prévoyance sociale ?
Je n’en sais rien ! J’aurais bien aimé avoir les chiffres. Pourquoi le cancer ne
fait-il pas l’objet de campagnes, ni de programmes de dépistages ? Il n’ y a
qu’à voir les budgets alloués pour comprendre !
Pour finir, je trouve qu’accuser les médecins d’être «complices de l’ignorance»
de la population, c’est comme si on accusait les enseignants d’être complices de
la non scolarisation des enfants ou des échecs scolaires.
Dire qu’ils sont complices de l’ignorance est d’une grande cruauté.
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