|
Enfin, l’AMO au Maroc ! Après des décennies d’attente et de revendications, les
Marocains ont réussi à briser l’indifférence et les tergiversations des
responsables. Tout le pays en parle dans une ambiance d’euphorie et de liesse,
l’accès aux soins naguère un rêve inaccessible, est désormais à la portée de
tous. Les professionnels de la santé, aussi bien dans le public que dans le
privé, ont vu leur patience récompensée et la période de vaches maigres relève
désormais du passé oublié. Parallèlement à la mise en place des dernières
retouches de ce qui était un projet lointain, des prémisses agréables traduisent
la réalité de l’événement, ainsi tous les médias distillent des messages et
spots enivrants qui assurent que l’AMO veille sans discrimination sur l’enfant,
la femme enceinte, les personnes actives, les retraités, sans oublier les plus
démunis. Dans les salles d’attente règne une atmosphère doucereusement
inhabituelle, les patients, plus nombreux, bougent et discutent allègrement tout
en arborant victorieusement les nouveaux imprimés de prise en charge.
L’événement ne se distingue pas seulement par sa primauté mais l’est également
dans son originalité. La nouvelle structure intégralement marocaine ne souffre
d’aucune inspiration ou copie d’un quelconque modèle occidental pourtant initié
et revisité depuis près d’un siècle.
Notre AMO se veut infaillible. Sa viabilité et sa
pérennité ne doivent profiler aucun doute et légitiment les mesures aussi bien
inédites qu’ingénieuses qui ont été prises. C’est cet esprit prévenant et
précautionneux qui est le garant de l’impossible survenu du trou de la sécu !
C’est génial, mais pourtant simple : les gens cotisent
obligatoirement et sont entièrement pris en charge chaque fois qu’ils présentent
une maladie à la seule condition que cette maladie soit chronique et grave, très
grave. N’est-ce pas la révolution du siècle en matière d’assurance maladie ?
Un tel système novateur et performant séduirait bien des pays qui auraient bien
aimé l’importer et permettrait de laisser leurs gestionnaires peinards et
éviterait le problème récidivant du déficit. Oui, ils auraient bien aimé. Mais
par respect à Montesquieu, Rousseau, Descartes, Diderot… ils ne cèderaient pas à
la tentation. Et puis quand bien même ils auraient aimé le faire, leurs citoyens
n’ont pas le civisme escompté et le sacrifice nécessaire pour faciliter la
résolution des problèmes de la sécu. Ils ont cette malencontreuse propension de
se mobiliser et leurs faciles descentes dans la rue restent constamment
payantes. D’ailleurs, leurs experts se sont bien défoulés en participant à
l’élaboration de notre AMO et en avalisant les mesures drastiques qui ne
laissent aucune chance au déficit budgétaire et ne soulèveraient du reste qu’une
protestation formelle, voire même une acceptation résignée. C’est que nos
citoyens ont essayé la protestation et la descente dans la rue ne leur rapporte
invariablement que la matraque et quelques os brisés et là encore, ce n’est pas
pris en charge par l’AMO !
Les réalisateurs de ce scénario en épargnant les moyens, n’ont pas lésiné sur
les idées et ont poussé le raffinement jusqu’à amener dans la mise en scène, des
acteurs non impliqués et non consentants : les professionnels de la santé.
L’envers du décor de cette œuvre théâtrale se dévoile à
le vue de tous les concernés et l’ampleur du phénomène se trouve explicitée dans
la pratique des uns et des autres.
D’abord, les gestionnaires CNSS et CNOPS (d’ailleurs prestataires antinomiques)
consolidés à l’occasion par l’ANAM, se sont taillé la part du lion dans le
processus, évidence à l’appui : à part les maladies chroniques très graves,
d’ailleurs prises en charge de façon subliminaire par des protocoles obsolètes …
la quasi-totalité des maladies sont exclues du risque !
Ensuite vient le patient, clou de l’affaire, eh bien ce clou sera vite enfoncé.
Le patient n’a aucune prétention sur une quelconque prise en charge sauf si son
état de santé laisse présager le pire ! En général, ce genre de patients sont
relativement peu nombreux et vivent peu, ce qui occasionne peu de frais pour une
prise en charge de courte durée et de là, une consolidation efficace pour la
santé de la caisse de la sécurité sociale.
Quant aux plus démunis, on les cite seulement pour
donner l’impression qu’ils sont dedans. D’ailleurs, leur dénomination RAMED
(ramad al ouyoun) curieusement se traduit par la poudre aux yeux.
De la même manière la femme enceinte bénéficiera d’un
petit chouya pour justifier à tort la prise en charge de la maternité.
Les prestataires de soins, pour leur part, ne tirent aucun bénéfice de cette
AMO qui leur octroie seulement des patients demandeurs de soins palliatifs. Pire
encore, ils subiront une dévalorisation morale et matérielle qui transforme
leurs honoraires à ce qu’on pourrait appeler des « aumônaires ». En fait, les
responsables de la santé ont poussé leur cynisme à son comble en polarisant
débats et négociations sur la seule tarification des prestations afin de
concéder au terme des tractations avec les représentants syndicaux les tarifs
déjà pratiqués par le passé. Le patient, lui, qui est au centre des
préoccupations, est purement et simplement occulté.
L’industrie pharmaceutique n’est pas du reste dans cette affaire. En pleine
expansion, elle met à la disposition du marché des produits honorables qui
s’accommodent avec l’évolution des thérapeutiques modernes. Seulement voilà, le
médicament le plus récent remboursé par notre AMO date de trente ans. En
conséquence il y a un hic, cette industrie sera acculée à aller fouiner dans les
archives de la pharmacopée quelques molécules désuètes seules remboursables !
Pour résoudre le problème, on recommande aux laboratoires d’aller chercher des
marchés en Afrique dans quelques pays certes moins développés que le Maroc mais
dont l’AMO est peut-être plus respectueuse pour la santé !
Le temps est insaisissable. On ne peut ni le compresser ni le geler ni le
surfer. En vertu de quoi nous continuerons à attendre pour très longtemps.
Pourtant, nos gestionnaires maîtrisent cette dimension, ils savent mettre du
temps dans leur caisse, après tout le temps n’est-il pas pour eux, de l’argent ?
À quand l’AMO au Maroc ?
|