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DEPUIS LA NUIT DES TEMPS, l’homme s’évertue à résoudre l’épineux problème du choix : choix de la caverne où s’établir, choix du gibier à chasser, du terrain à défricher, du vêtement à porter, de la maison à bâtir, de la nourriture à consommer, du feuilleton de télévision à regarder, en passant par l’inévitable, mais ô combien nécessaire, choix du partenaire de la vie et les choix existentialistes quand le niveau d’éducation et le degré de développement culturel le permettent !
Il est toutefois une situation où l’homme se résigne, et laisse le soin à un tiers de choisir ce qui lui convient ou ce qui est sensé lui convenir : c’est face à la maladie. Et il échoit alors au médecin la tâche délicate, mais aussi le privilège, de proposer et de choisir (dans le cadre de l’investigation) aussi bien la batterie d’examens complémentaires qu’il juge adéquats que le traitement médical ou chirurgical qu’il estime convenir le mieux.
C’est l’une des rares situation de la vie où l’homme accepte qu’une décision soit prise sans son assentiment.
La personne qui a ce privilège et ce pouvoir décisionnel, en l’occurrence le praticien, est sensée faire le choix le plus judicieux possible, en tenant compte, bien entendu, de considérations aussi bien d’ordre scientifique et médical que socio-économique, culturel et environnemental.
Ce rôle d’ordonnateur des soins a été pendant longtemps dévolu dans notre pays au « Docteur », médecin généraliste, omnipraticien, médecin de famille et pièce maîtresse dans l’échiquier de l’organisation sociale de nos vieilles cités et compagnes.
L’omnipraticien réunissait alors les vertus du guérisseur des temps moderne , mais aussi de sage ( Hakim) qu’on consultait et qui prodiguait réconforts et conseils.
Il participait à la vie de la cité dans sa globalité : tantôt élu communal, tantôt président d’un comité des fêtes, ou encore membre actif d’un club sportif ou d’une société de bienfaisance, il était le citoyen par excellence.
L’évolution scientifique et technologique aidant, couplée aux chamboulements démographiques, socio-économiques et cultuels, de même qu’aux profondes mutations de cette fin de siècle d’une société en perte de son identité, ont provoqué un véritable raz-de-marée, ayant pour lame de fond les craquelures de la cellule familiale, la remise en question des valeurs morales. Cette révolution a favorisé l’émergence d’une société de consommation avide de dévorer tout ce qui est « tout beau, tout nouveau » et qui brille.
Le médecin généraliste, mal préparé par un enseignement universitaire resté rigide depuis l’après-guerre à faire face aux changements de l’environnement et des mentalités, et trop ancré dans la tradition à une déontologie désuète, n’a pas su résister à l’onde de choc.
Du jour au lendemain, il a vu son statut de partenaire incontournable de la vie de son quartier ou de sa ville s’effondrer, et s’est trouvé réduit à jouer aux « dépanneurs » qu’on consulte, soit en cas d’extrême urgence la nuit quand le grand détenteur du savoir, en l’occurrence le spécialiste, dort, ou lorsque le « substitut » du médecin, à savoir le vendeur en pharmacie, a déjà « baissé le rideau » !
Ce passage brutal d’un statut de notable à celui du citoyen ordinaire dont le standing ( si l’on peut encore utiliser ce terme tant il paraît suranné ) a été réduit comme une « peau de chagrin », a plongé la profession dans un véritable désarroi.
Autrefois chevalier d’une médecine noble, le médecin généraliste se trouve actuellement fantassin et parent pauvre de la profession face à une société qui ne le perçoit plus comme un « Dieu en blanc », mais plutôt comme un acteur de « série B » qui n’a pas été capable de se spécialiser, à des confrères spécialistes qui le dénigrent, à une fiscalité qui l’écrase et à l’absence totale de statut personnel.
Il se sent terriblement seul, frustré, avec le sentiment profond d’avoir été floué, trahi par une université où il a passé les plus belles années de sa vie à rêver d’un avenir glorieux, et qui l’a lâché dans la nature totalement démuni et vulnérable.
Audit du Secteur Médical Privé
Jadis florissant et chasse gardée exclusive des « Dieu en blanc » (pour reprendre l’expression du futurologue américain Alvin Toffler) qui avaient le monopole total de la connaissance médicale par le biais de recettes telles que la rédaction des ordonnances en latin ou dans un gribouillage illisible assurant à la profession un code semi-secret et laissant les malades dans l’ignorance, le secteur de la médecine privée en général et de la médecine générale en particulier connaît des déboires dans notre pays depuis plus d’une décennie à la suite de :
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la dégradation du pouvoir d’achat du citoyen ;
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l’augmentation des prix des médicaments;
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l’insuffisance de la couverture sociale,
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une charge fiscale lourde
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l’exercice illégal de la médecine au sein d’entreprises (sous le paravent de la médecine du travail, qui elle est rarement pratiquée), au sein d’administrations (communes) et dans certaines officines ;
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La méconnaissance du public, voire du médecin généraliste lui-même, de l’image de l’omnipraticien et du rôle qu’il est appelé à jouer en tant que médecin de famille au sein de d’une société dont il doit assurer le bien-être physique et moral ;
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L’insécurité du praticien, en raison d’une formation non adaptée aux réalités socio-économiques du pays et ne répondant pas aux besoins du malade, de maigres recettes, de l’absence de code d’investissement, du déséquilibre entre le nombre de médecins généralistes et de médecins spécialistes (flagrant dans les grands centres urbains).
L’analyse de l’offre des soins dans notre pays fait apparaître un très fort déséquilibre du rapport médecins généralistes-médecins spécialistes.
À titre d’exemples, on dénombre :
En effet, devant les difficultés socio-économiques liées à la conjoncture, nombre de praticiens essaient de retarder l’échéance d’une installation qui n’est plus désormais envisageable pour les médecins généralistes qu’en milieu rural, en optant pour une spécialisation … une façon « de jouer les prolongations ».
Cela a pour conséquence d’entraîner une consommation de plus en plus élevée d’une médecine hautement spécialisée et technologique et, partant, onéreuse !
Propositions
Il apparaît donc impératif de procéder à un sérieux lifting de la profession, qui souffre manifestement d’un déficit d’image et de crédibilité auprès du grand public, et de la re dynamiser par :
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une révision du code de déontologie et son adaptation aux impératifs de cette fin de siècle ;
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un repositionnement du médecin généraliste en tant que médecin omnipraticien et médecin de famille ;
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le renforcement de la présence du médecin généraliste à tous les niveaux de soins en passant par la prévention (vaccination), les soins hospitaliers, etc.,
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la formation d’un plus grand nombre de médecins généralistes dans un système valorisant qui mette l’accent sur l’humanisation de la pratique médicale en introduisant de nouveaux modules tels que la sociologie, la psychologie, l’économie de la santé (marketing), l’urgentologie, la gériatrie ;
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une formation continue qui répond à un besoin réel de l’omnipraticien par la création d’un département de médecine générale au sein de la faculté de médecine ;
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une réglementation sévère de la profession en matière de tarification et d’exercice illégal de la médecine ;
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la diminution des droits de douane sur le matériel médical en arguant son usage social ;
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la révision à la baisse des taux d’intérêt bancaires ;
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la création de conventions entre les établissements de soins privés et publics ;
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des conventions à temps partiel avec la Santé Publique ;
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la formation et l’encadrement du personnel paramédical dans le dessein d’expliquer, voire de vulgariser le service médical
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l’instauration d’une assurance-maladie obligatoire, en associant au dialogue tous les partenaires sociaux, ce qui plaidera certainement en faveur d’une réhabilitation de l’omnipraticien, qui sera appelé à jouer un rôle pivot essentiel et déterminant dans l’ordonnancement des dépenses affectées aux soins.
Si la médecine a réalisé de prodigieuses avancées en matière de techniques très perfectionnées et de maîtrise de la chimie et des protocoles de soins, le public de son côté n’est plus dans l’ignorance et, grâce aux médias, et parfois à un simple ordinateur personnel et à un « modem », il peut avoir accès à la connaissance médicale et recueillir plus d’informations sur n’importe quelle maladie (en passant par la tuberculose et le sida) ou n’importe quel traitement que le médecin ordinaire n’a le temps d’en lire.
Le praticien par contre, reste en deçà des aspirations et des attentes de ce public en quête d’une médecine omnipraticienne, humaine, capable de lui offrir un large éventail de prestations de qualité.
Il appartient donc au médecin généraliste privé, pour se repositionner en tant que médecin de famille, pierre angulaire de tout système de soins de santé de base qui se respecte, de sortir de son petit univers, pour essayer de changer les mentalités, communiquer et proposer une médecine à visage humain, sociale, de proximité, qui le revalorisera à coup sûr aux yeux d’une population à la recherche de ce fameux médecin de famille, ce bon vieux « Docteur » de nos vieilles cités et campagnes au charisme bien particulier qui repose au fond de nos mémoires.
Le Docteur Rachid Choukri , omnipraticien exerce dans un cabinet privé à Rabat . Il est président de l’ Association des Médecins Généralistes Privés de Rabat ATTABIB et Président de la Fédération Nationale des Médecins Généralistes Privés du Maroc. |