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L’hôpital Avicenne fête ses cinquante ans. Je ne sais pas si l’événement a une
quelconque importance pour le commun des mortels, mais, pour Jamal Belkhadir qui
en est le directeur actuel, c’est un événement très sérieux. Et il l’est très
probablement. C’est quand même le premier CHU national, et c’est aussi le
premier hôpital du pays, et la première pépinière de médecins pour le Maroc
indépendant.
J’ai rencontré le Professeur Belkhadir un dimanche
par hasard à Rabat. Il faisait beau. J’avais la liste des fournitures de mon
fils à la main, et lui ses sacs de courses. Il avait l’air de quelqu’un qui
avait un projet en tête, dont il ne se détachait pas, même un dimanche, même
quand il faisait des courses. En me voyant, il a dû sortir un « fichier en
attente » quelque part dans le dossier « cinquantenaire ».
J‘ai même failli me prendre au sérieux quand il m’a
demandé d’écrire sur mon parcours de médecin. Mais, comme je suis vacciné depuis
longtemps contre la grosse tête, avec mes rappels à jour, j’ai deviné que M.
Belkhadir cherchait le témoignage d’un médecin lambda, pour faire le contraste
avec tous ces illustres personnages qui se sont déjà exprimés, car Avicenne n’a
pas produit que des enseignants, mais aussi une bonne majorité d’anonymes qui «
couvrent » la carte sanitaire. J’ai compris que de brillants professeurs avaient
déjà rendu leurs copies.
Rentré chez moi, j’ai réfléchi longuement à ce que
je pourrais bien écrire pour ce cinquantenaire. Les paroles du professeur
Belkhadir résonnaient dans ma tête : « fais comme si tu écrivais sur ton grand
père ». Et depuis ce dimanche, je revisite régulièrement ma mémoire pour essayer
de rendre hommage à ma manière à ce « grand père » que l’Œdipe en moi n’a
jamais pu tuer.
Je suis venu à la médecine un peu par hasard comme
beaucoup de mes camarades de l’époque. Une de mes sœurs, qui m’avait précédé à
l’université, a eu beaucoup d’influence sur mon choix. A l’époque, le
baccalauréat était une valeur en soi, quelle que soit la moyenne obtenue par le
candidat. Je ne me rappelle même plus mes notes, et je ne sais même pas si on me
les a jamais données.
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Il vous faut l’originale du baccalauréat,
deux extraits d’acte de naissance, deux certificats de résidence, des enveloppes timbrées, deux photos, deux ....
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Les voilà M. Touzani
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Voyons voir…, euh... oui…, le compte est bon !
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M. Touzani était ce bonhomme, comme on en fait peu,
qui a longtemps « régné » sur le bureau d’accueil de la faculté de médecine,
laquelle avait été greffée à sa création, sur le flanc ouest de l’hôpital
Avicenne, et se résumait aux amphis « A » et « B », coiffés d’un service
administratif au premier étage. Plus tard, vers 75-76, M. Touzani et les autres
allaient déménager dans les beaux locaux de la nouvelle faculté. L’hôpital
Avicenne récupéra ses amphis pour d’autres activités, entre autres les très
intéressantes assises d’Avicenne. M. Touzani connaissait tout le monde, avait
une solution à tous les problèmes, et tout le monde se sentait proche de lui.
Enfin, c’est comme cela qu’il était perçu. Heureusement qu’il était au
rez-de-chaussée car, un étage plus loin, l’ambiance était beaucoup plus «
sécuritaire ».
Un jour, il n’y a pas longtemps, j’ai croisé une collaboratrice de M.Touzani. A
vrai dire, je ne l’ai pas reconnue du premier coup, mais, elle m’a forcé à me
souvenir. Elle m’apprit que M. Touzani est parti à la retraite, et les larmes
aux yeux, elle me raconta qu’il est parti un de ces jours, discrètement, sans
que l’on daigne s’attarder un peu sur cette retraite d’un homme pas banal.
J’étais triste que l’on me raconte une chose pareille .
Je me suis inscrit en 1975, l’année où « tout le
monde » a fait médecine. Comme il n’y avait aucune limitation à l’inscription,
nous nous sommes retrouvés à 1600 étudiants en APM. Ceci obligea la faculté à
nous partager en deux APM, les quelles se relayaient dans le plus grand amphi :
l’amphi Faraj, du nom du premier doyen de la faculté de médecine de Rabat. Nous
étions tellement nombreux que le pauvre Professeur Bergeon n’a jamais pu
identifier le « cancre» qui lui menait la vie dure depuis la fameuse aile gauche
de l’amphi, grand repaire de rigolos :
Qu’est ce tu fais de ta main gauche, hein
Bergeon ?, lui criaient à tour de rôle S.., et O.. Que je ne dénoncerais pas,
même si aujourd’hui, il doit y avoir « prescription ».
Cette APM était aussi un « barrage » que tout le
monde ne franchissait pas. En première année, notre effectif s’est trouvé réduit
de moitié. En deuxième année, il en restait encore assez pour qu’en cette année
de 1978, notre maître le Professeur Fellahi, n’ayant pu démasquer celui qui lui
avait manqué de respect depuis le fond de l’amphi, avait « distribué » quelques
trois cents notes éliminatoires. Pour dire que le nombre d’étudiants
présents dans le même amphi était impressionnant, et n’était pas facile à «
gérer ».
Réveillez vous, misérables ! Criait le grand
professeur Lahlaidi pour nous tirer, à 14 heures, de notre sieste, inévitable
quand on avait fait la queue pendant de longues minutes pour finalement déjeuner
à 13H30 au restau de la Cité Souissi I. C’était sa pédagogie à lui, ce grand
anatomiste au grand cœur, que j’ai vu pleurer de rage, un jour parce qu'un
étudiant avait osé plaisanter sur un cadavre dans le laboratoire d’anatomie.
C’était dur à suivre pour ceux qui, comme moi,
habitaient la cité universitaire Moulay Ismaël de l’autre côté de la ville,
passaient trente à quarante minutes dans le bus n° 11 quand il ne tombait pas en
panne, ou ne refusait pas de démarrer pour cause de surcharge, ce qui était
très fréquent. Il était pratiquement impossible parfois d’assister au début du
cours de M. Meunier qui démarrait à Huit Heures précises !
Si l’on considère une coupe…, on observe…
C’était invariable chez M. Meunier. Il dispensait le cours à voix basse,
monotone, sans relever la tête, ne répétait jamais, et considérait le cours «
comme fait » à la moindre impolitesse de la salle. Il ramassait tranquillement
ses papiers, et sortait sans s’expliquer avec qui que ce soit. Et il nous
arrivait souvent de nous disputer avec les responsables de ces impolitesses.
Après cela, il fallait se débrouiller pour trouver
les cours de l’année dernière, puiser dans les livres etc. pour pouvoir répondre
le jour de l’examen. M. Meunier était pour ainsi dire une « terreur » !
Avoir des cours à jour était une préoccupation
quotidienne pour beaucoup d’entre nous, car, il était difficile d’assister à
tous les cours. Et s’il y avait une activité commune à tous les étudiants de la
faculté à cette époque, c’était le photocopillage des cours. Parfois, il
m’arrivait de me demander si les photocopieurs de la ville avaient d’autres
clients que nous.
À cette époque, il y avait peu de cours polycopiés,
et les livres étaient hors de portée de nos bourses à 400DH par mois, une misère
que certains venaient chercher juste pour s’amuser un soir.
Certains de nos maîtres avaient fait de gros efforts
pour mettre à notre disposition des polycopiés de qualité : Alami, Lahlaidi,
Cherkaoui, Alexanddrescu, Bartal, Bensouda, Benyahia Tabib, etc., et la liste
n’est pas exhaustive. Je cite de mémoire.
Ces mêmes professeurs étaient aussi ceux qui
suscitaient l’admiration de tous. On racontait beaucoup de choses sur Le
Professeur Alami, et ses légendaires visites inopinées dans le service de
chirurgie pédiatrique, à n’importe quelle heure, de jour comme de nuit, et son
dévouement pour les petits malades. Il est aujourd’hui retraité de la fonction
publique, mais continue à exercer son art ailleurs.
La photo en noir et blanc du Pr. Omar Cherkaoui,
jeune interne, en short, raquette de tennis à la main, affichée sur les murs
de la buvette de l’hôpital Avicenne faisait rêver aussi. Le professeur
Cherkaoui a toujours été un modèle pour beaucoup d’étudiants. Il est aujourd’hui, lui aussi à la retraite.
A la faculté, on avait rarement l’occasion
d’approcher nos professeurs, et il fallait attendre les stages hospitaliers qui
démarraient en troisième année, pour enfin les voir en blouses blanches. Nous
aussi, nous en avions, des blouses blanches, elles nous servaient entre autres
de « laisser passer » à la porte de l’hôpital, quand elles étaient fièrement
arborées sur les bras.
Tous les matins, vers neuf heures, c'est-à-dire après
le personnel infirmier, une foule de blouses blanches envahissait ainsi
l’hôpital Avicenne. On en trouvait partout, dans le hall, dans les escaliers,
les couloirs. On montait et descendait, on se rendait visite dans les services,
par curiosité, pour passer le temps, pour voir un truc intéressant, etc.
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Tu es avec qui ?
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Chirurgie « A » du Pr Maouni.
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Ah ! tu as de la chance, il est très sympa, mais attention ! On dit de
lui qu’il était « le rat de la bibliothèque », il ne faut jamais lui raconter
des bobards. Tu sais ce qu’on raconte sur lui ? |
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Non.
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Un jour, un étudiant, voulant se défendre contre une question de
sciences fondamentales en clinique, le défia de lui décrire...le cercle de
Krebs. Ils ont parié, et c’est l’étudiant qui a perdu son pari, et ses
cliniques. Et toi, t’es avec qui ? |
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Médecine « B ».
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Aie Aie Aie..
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Pourquoi ?
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Le professeur Bennani est un petit peu …
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Quoi ?
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Disons qu’il est un peu trop sévère. Et on dirait qu’il tombe du lit
directement dans le service. |
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Mince! Pas le temps d’aller chez Mahmoud alors ?
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Certains jours de faible activité, beaucoup signaient
la feuille de présence à 9 heures et s’en allaient tranquillement fumer une
cigarette et papoter avec les copains au sous sol, chez Mahmoud, en attendant la
visite du patron. Mahmoud était cet autre personnage, plein d’humour, né pour
gérer une buvette d’hôpital. « Ould L’Océan » comme diraient les r’batis.
Aatih jouj h’laoui, ou jouj K..k. k’haoui, aimait
il à chantonner pour taquiner celui qui lui passait une commande. Mahmoud est
mort me dit on, bêtement un jour qu'il traversait la rue, alors qu'il était
déjà à la retraite. P... de destin!
Les principaux services qui accueillaient les
externes se trouvaient dans le bâtiment principal de cinq étages, il y avait les
« chirurgies » « A », « B », « C », et « D », et les « médecines » « A » et « B
». mais, pour nous, c’étaient avant tout les services des Professeurs : Feu
Benyahia, Belmahi, Maouni, Tounssi, Benchekroun, Bennani, Berbich, lesquels ont
dirigé ces services depuis leur création, et jusqu’à ce jour pour certains, à
tel point que je me demande pourquoi on ne donnerait pas tout simplement leur
noms à ces services.
Dans le même bâtiment, il y avait aussi des services
spécialisés : néphrologie, pneumologie et chirurgie thoracique, dermatologie, et
haut perché, au quatrième étage, juste au dessous du service des détenus, le
service de cardiologie, qui est resté pour moi une énigme quant à son statut. Je
ne me rappelle pas si certains de mes camarades de l’époque sont passés dans ce
service, mais, moi, je n’y suis jamais passé, et je ne sais toujours pas
pourquoi.
Dans les services, il fallait tenir les dossiers des
malades, compléter les renseignements administratifs, chercher leurs examens
complémentaires dans les laboratoires, etc. Je me souviens d’un stage à la RUCH
où il fallait surveiller des malades comateux pendant des semaines, chercher
leurs examens tous les jours, pour « rendre compte » de leur état chaque matin
au Professeur Sbihi, sinon, à ses assistants de l’époque, dont l’excellent
Professeur Maati Nejmi qui depuis, s’est spécialisé dans la « guerre » contre la
douleur. Des hommes comme on n’en fait plus !
Le jour de la visite, à chaque lit, le rituel était
le même :
« il s’agit de M. Foulane, âgé de…, originaire de …, père de tant
d’enfants…, hospitalisé pour… ». Puis venaient dans l’ordre l’histoire de la
maladie, les antécédents personnels, familiaux, le résultat de l’examen
clinique, et des examens complémentaires, etc..
Le patron écoutait, les assistants et les internes
aussi, comme s’ils ne connaissaient pas le malade. Cela faisait partie du « jeu
», et le pauvre externe transpirait à la lecture de « son » dossier. C’était en
quelque sorte, à chaque fois un petit test à passer. La présentation se
terminait par les hypothèses diagnostiques, puis le traitement, et enfin
l’évolution.
Il fallait citer toutes les hypothèses, puis les
éliminer, sinon, cela sentait le copiage. Je me souviens du jour de mes examens
cliniques, où j’ai été sauvé in extremis par M. Maouni, dont les assistants
allient me « lyncher » parce que je ne me souvenais plus que du Babcok comme
intervention pour le cancer du rectum. « Tu n’es pas chirurgien, n’est ce pas ?
» m’avait-t-il lancé, amusé, puis m’avait demandé dans quelles conditions
j’avais fait mon stage interné, etc..
A côté de la tenue des dossiers, il y avait aussi les
topos, organisés par les internes, et les maîtres-assistants des services, et
j’ai assisté à pas mal d’entre eux avec M.Belkhadir aux UMH. Et quand il n’y
avait rien à faire, nous traînions dans les services, en véritables « lithiases
des couloirs ».
En Pédiatrie, à l’hôpital d’enfants, il n’y avait
pas de buvette. Les staffs de Madame Tazi Malki commençaient (et commencent
toujours, j’ai eu l’occasion de m’en rendre compte) très tôt. C’était un moment
de formation fort qu’il ne fallait rater à aucun prix. Mahmoud pouvait attendre.
Les gardes étaient aussi de belles occasions
d’apprentissage pour les externes que nous étions, vu que nous n’étions souvent
que deux ou trois par service. Et je ne suis pas sûr si les « objectifs
pédagogiques » par service étaient toujours atteints par tout le monde, mais,
j’ai beaucoup appris auprès d’anonymes, internes de l’époque,
maîtres-assistants, faisant fonctions d’internes, aux urgences de l’hôpital
Avicenne, en pédiatrie, en chirurgie infantile, dans les salles d’accouchements.
Je dois aussi rendre hommage à ces sages femmes, et autres infirmières et
infirmiers qui se faisaient un plaisir d’ « initier » de futurs médecins.
J’ai posé mon premier spéculum grâce à une sage-femme
dans le centre de référence du planning familial, et j’ai fait ma première
suture, assisté d’un infirmier aux urgences. Les nuits de garde nous
permettaient parfois, en plus d’apprendre à leur côté, d’avoir des discussions à
bâtons rompus avec certains de nos profs ou leurs assistants. Cela rendait les
rapports plus humains, et moins « hiérarchisés ».
Avicenne ne dormait jamais. Le calme nocturne
apparent des services hospitaliers, contrastait avec une intense activité dans
l’aile sud de l’hôpital, où sont logées les urgences Il n’y avait que deux
salles de consultations, une pour les cas médicaux, et une pour les cas
chirurgicaux, ce qui faisait que tous les soirs, il y avait de longues files
d’attentes où les petits « bobos » du r’bati qui travaille le jour et
consulte le soir, côtoyaient de vraies urgences qui arrivaient de partout,
c'est-à-dire de toutes les régions du pays. Car, il faut se rappeler que
l’Hôpital Avicenne est resté pendant des années, et jusqu’au début des années
soixante dix, le seul recours de la population de Rabat-Salé pour les urgences.
Et même après l’ouverture de l’hôpital d’enfants, de la maternité Souissi, et de
certains hôpitaux spécialisés, Avicenne reste le seul hôpital « généraliste » de
Rabat. Les « lithiases des couloirs » des urgences, n’avaient rien à voir avec
nos « lithiases en blouses blanches ». Elles se faisaient sur des chaises
roulantes, des brancards, des lits de fortunes, sur le dos des accompagnants
etc.. Les gémissements des agonisants se mêlaient aux cris des hystériques, et
aux réclamations des accompagnants sous les yeux de l’indispensable police de
nuit, seule garante d’un certain « respect » de l’institution étatique. Les
matraques étaient parfois nécessaires pour faire respecter la queue.
Les urgences médico-hospitalières (UMH) et les
urgences chirurgicales avaient été créées à proximité du service des urgences,
avec, selon moi, l’arrière idée d’en faire des « bases arrières » des urgences.
J’ai comme le sentiment qu’au fil des années, ils étaient devenus des services
comme les autres.
Je parle d’une autre époque. J’espère que les choses
ont changé, et que la décentralisation a pu soulager l’hôpital Avicenne.
En face de l’entrée des urgences, juste à droite de
la porte sud de l’hôpital, se trouvait le service de Médecine « C » du
Professeur Sebti, dans un petit bâtiment R+1. C’était un service de médecine, à
vocation gastro-entérologie. C’est là, dans une salle à part, que j’ai vu ma
première autopsie. C’était, je crois une carcinose péritonéale. Et c’est là
aussi, que j’ai vu le premier fibroscope, et les premières hépatites. Ma mémoire
ne dit pas si j’ y ai vu un anuscope, plus utile en médecine générale, ou si j’
y ai pratiqué une sclérose de varices, mais, cela, on en parlera une autre fois.
En sortant de l’hôpital Avicenne, par la porte de
derrière pour aller prendre un pot au café de l’hippodrome, juste à côté, on
passait devant l’internat du CHU. Cours de tennis, jardin et autres équipements
pour « privilégiés ». L’hôpital Avicenne « appartenait » au corps enseignant, et
les internes du CHU, futurs enseignants et chouchous des patrons, étaient les
favoris. Ils faisaient partie de la maison, tandis que les autres (nous),
n’étions que des externes, c'est-à-dire des gens de passage, qui « vivaient à
l’extérieur » de l’enceinte, et qui plus tard allaient « travailler à
l’extérieur ». La photo du jeune Omar Cherkaoui me revenait à l’esprit chaque
fois que je passais devant ce pavillon.
Le CHU portait bien son nom : CHU de Rabat Salé. Une
bonne partie des services spécialisés était implantée à Salé : ophtalmologie (il
a déménagé depuis), psychiatrie (l’hôpital RAZI est toujours au même endroit),
et rhumatologie (l’Hôpital Ayachi est toujours à Sidi Bouhaja). Il fallait
prendre deux bus pour aller là bas, mais cela valait le coup d’apprendre à côté
des Professeurs Tazi, Chaouni-Berbich, Paes, Ktiouet, Benchekroun, et les
autres.
Depuis, beaucoup d’entre eux ont préféré changer de
camp et répondre aux sirènes de la libre entreprise, ce que je trouve
personnellement dommage, même si je suis actuellement dans le privé. Ces gens là
font partie du « patrimoine national », et leur départ était une grande perte
pour l’enseignement de la médecine au Maroc.
Je pense à tous ces
« monuments » que sont les : Ouarzazi, Berrada, Lazrak, Bensouda, Lahrech, Baroudi, Tahiri, et d’autres, et
je me dis que quelque chose ne tourne pas rond dans notre cervelle à tous.
A-t-on le droit de laisser partir toutes ces compétences ?
À la fin du deuxième cycle, il fallait couper « le
cordon ombilical » et aller se faire tester ailleurs, « voler de ses propres
stéthoscopes et autres marteaux à réflexes ».
J’ai choisi un hôpital pas très loin de Rabat qui me permettait à la fois d’être
près de ma famille, de ma future femme, et surtout de Rabat, cette ville
magique, où tout se mêle : politique, culture, affaires, Souk Leghzel, Bab El
Had, Souika, les centres culturels des ambassades, Harhoura, Loudaya, et le
reste.. Je voulais profiter de tout cela, et de la proximité du CHU.
Mais, le stage interné était une chose très sérieuse.
A quarante kilomètres de Rabat, l’espace d’une attestation de réussite en
cinquième année, on avait le droit de « faire le médecin », « impunément »
durant toute une année, et même plus, en attendant de revenir au bercail.
L’hôpital Idrissi est un hôpital régional qui
desservait une vaste région, qui s’étendait de Ouezzane à Kenitra, en passant
par Arbaoua, Souk Larbaa, Soulk Tlet, SiDi YAhia, Sidi Slimane, etc. Il était
le dernier « filtre » avant d’arriver au majestueux hôpital Avicenne. Il
comportait en plus des quatre services de base, que sont la médecine, la
chirurgie générale, la pédiatrie et la maternité, un service d’ophtalmologie,
et un service ORL avec un médecin par service.
Dans les hôpitaux régionaux, la principale activité
des internes de l’époque était la garde aux urgences, qu’ils assuraient parfois
tout seuls. Il fallait apprendre à prescrire tout de suite, dès les premières
gardes, car, les patients ne faisaient pas la distinction entre celui qui
apprend et celui qui soigne. Et je me souviens qu’à cette époque, j’avais comme
l’impression que tous les médicaments se prenaient « trois fois par jour », les
notions de pharmacocinétique, de pharmacodynamie apprises à la 5ème année,
n’avaient pas eu le temps d’être bien ancrées dans ma tête, et n’étaient pas
encore appliquées à des médicaments « réels ».
Les internes se transmettaient les consignes entre
eux, et ce sont les derniers internes de la promotion précédente qui ont dissipé
nos angoisses face à l’énorme machine à faire circuler les malades qu’étaient
les urgences de l’époque. Les médecins « titulaires » étaient peu nombreux aux
urgences, et il s’agissait souvent de « civilistes » qui, comme nous, ne
faisaient que passer.
Je venais de passer une vingtaine de jours à
l’hôpital Idrissi quand le médecin-chef de l’époque nous convoqua pour nous
demander des volontaires pour l’hôpital rural de Sidi Slimane. Comme les
internes là bas étaient de garde tous les soirs, ils étaient logés et nourris,
ce qui n’était pas le cas de tous les internes. J’acceptai donc d’y aller avec
deux autres collègues.
L’interne que nous devions relever avait eu la gentillesse de passer quatre
jours avec nous, pour nous familiariser avec cette médecine très différente de
celle que nous avions apprise dans la « haute tour protégée » qu’était
Avicenne. C’était un centre de santé rural avec lits (24 en tout), une
maternité, et un service de garde permanent. Nous étions mobilisés jour et
nuit avec comme seuls moyens nos stéthoscopes et nos thermomètres.
Le médecin-chef du centre était certes très aimable, et nous assurait de son
soutien en cas de pépins, mais n’avait ni le temps, ni la formation pour nous
encadrer. Et c’est comme ça que j’ai encore appris aux côtés des infirmiers Ba
Larbi, Hmida, Hajja Hlima, Kharbach et d’autres. Et j’avais toujours mes livres
avec moi, notamment ceux traitant des urgences. Le travail à deux ou trois nous
permettait aussi de nous concerter avant de prendre des décisions.
Ce stage était supposé être celui de « la prévention », mais les internes
servaient en fait à combler le manque de médecins. En tant qu’interne, je
faisais le centre de santé Ghmariyine, qui n’était pas encore médicalisé le matin, le service de l’hygiène scolaire l’après midi, et les urgences le soir.
Les stages qui allaient suivre, en pédiatrie, chirurgie, et maternité allaient
certes nous permettre d’apprendre beaucoup de choses aux côtés des médecins, aux
quels je suis redevable : Feu Selim Sebri, les Drs. Tazi, Ahmani, Moussaoui,
Fassi Fihri et d’autres mais, il y avait toujours le problème de disponibilité,
et l’absence d’objectifs pédagogiques clairement définis.
On nous répétait souvent à l’époque qu’on « apprenait sur le tas ». Et il est
vrai, que pour le « tas », nous avons eu notre dose. Je voyais jusqu’à 80 à 100
malades par jour au centre de santé Hadj Lebzar situé dans un quartier pauvre de
Kenitra. Je n’avais pas d’autre soutien que celui de l’infirmier qui restait
avec moi jusqu’à la fin de la consultation, bien au-delà de midi, car il n’était
pas question que je quitte le centre avant d’avoir vu tout le monde, par crainte
d’être tout bonnement agressé.
Je me prenais déjà pour un médecin, d’autant plus que j’avais eu l’occasion de
remplacer des médecins installés. Seuls, les examens cliniques, les stages à
revalider, et la thèse me rappelaient que j’avais encore des « comptes à rendre
» au CHU Avicenne et à la faculté.
Cette année de stage interné m’avait mûri, tellement
elle était intense en apprentissages « sur le tas ».
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« écoutez les enfants, vous êtes reçus aux
cliniques, mais, il faut que vous sachiez que votre niveau est plutôt faible.
Vous devez lire beaucoup. Beaucoup » |
Cette phrase prononcée par le Professeur Hassar à la
fin des cliniques de médecine est restée gravée dans ma mémoire. Elle était
crue, mais juste. Bien que les examens ne reflètent pas exactement le niveau du
candidat, il était évident qu’il nous manquait beaucoup de choses. À l’époque,
nous lisions très peu, et nous nous contentions très souvent des cours dispensés
par nos profs, les quels pouvaient être rapidement dépassés.
J’ai consulté des revues médicales pour la première
fois quand j’ai commencé à préparer ma thèse. Elle portait sur les cirrhoses de
l’enfant. C’était une thèse que j’ai préparée sous la direction du Professeur
Omar Tahiri, lui aussi « passé » dans le privé. C’était une thèse difficile,
presque un défi que je m’étais lancé, dans l’inconscience la plus totale, alors
que beaucoup de mes camarades de l’époque ont « expédié » leur thèse en moins de
deux mois. Notre maître Wajih Maazouzi, qui préparait un travail sur la
politique sanitaire, avait distribué plusieurs « bilans des activités
régionaux », les quels ne demandaient qu’un travail de recueil de données.
C’était une bonne opportunité pour ceux, nombreux, qui considéraient que la
thèse, surtout dans la forme qu’elle revêtait à l’époque (et revêt toujours ?),
constituait une formalité qui faisait perdre du temps et de l’argent. Plus tard,
j’allais lire avec plaisir la thèse du Professeur Maazouzi : « Eléments pour
une nouvelle politique de santé au Maroc ». Et c’était la première fois de ma
vie que je me rendais compte que nos partis politiques n’avaient aucun programme
de santé pour le pays, juste des slogans, et des déclarations de principe.
J’ai dû me déplacer en France pour ramener la
littérature pour ma thèse. Et ce n’est que le jour de la soutenance que le Pr
Tahiri a reconnu que trois personnes avant moi, avaient renoncé à cette thèse
après l’avoir commencée. J’en étais fier, mais, elle m’a coûté une année et
beaucoup d’argent.
En quittant le CHU, j’avais un minimum de
connaissances, et un certain savoir-faire pour faire mon métier de médecin. Je
savais faire pas mal de diagnostics, soigner un tas de maladies, mais, beaucoup
de choses me manquaient. Je me suis rendu très rapidement compte, c'est-à-dire
dès mon service militaire, que des choses élémentaires avaient été « négligées »
dans notre formation, tels que les gestes de secourisme ou les soins infirmiers,
étant donné que les services hospitaliers qui nous formaient étaient tous
spécialisés dans leur domaine. Il n’y avait pas de formation spécifique pour le
médecin généraliste.
Dès la fin du service militaire, je me suis trouvé
médecin-chef d’une circonscription sanitaire. J’avais une connaissance très
théorique des programmes de la santé publique, et il m’a fallu bosser dur pour
rattraper le retard que j’avais par rapport à mes infirmiers. Le seul « guide »
plus ou moins complet de santé publique que j’ai pu me débrouiller à l’époque,
était un polycopié fait par le Docteur El Jai de Casablanca, qui m’a beaucoup
servi. Le reste était composé de brochures, de directives, de circulaires qui
n’étaient pas toujours à la disposition du médecin « de base » de la santé
publique. J’espère que les choses ont changé.
Je suis dans le secteur privé depuis 11 ans, à
Kenitra, toujours à proximité de ce CHU, qui reste LA référence, et LE soutien
de toutes nos actions, aussi bien celles curatives pour nos patients difficiles,
que pour celles de formation continue.
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